Ces temps-ci, on parle beaucoup de la culture et de l’Europe – en des termes à première vue encourageants. La situation demeure cependant incertaine et contrastée.
D’un côté, des signes favorables à la culture apparaissent dans les propos de hauts responsables européens. Il était temps. Ainsi, récemment, le président de la Commission José Manuel Barroso, dans des discours prononcés à Berlin en décembre 2004, et à Paris lors des Rencontres pour l’Europe de la culture (2 et 3 mai 2005), a situé la culture au niveau qui doit être le sien dans la construction européenne. Pendant trop longtemps, dans la Communauté et l’Union européenne, la culture a été considérée comme très secondaire par rapport à l’économie. Par « culture », on entendait, en fait, les arts et lettres, sans prendre conscience que la culture, au sens anthropologique du mot, est le socle de la construction européenne, celle-ci étant avant tout un projet de civilisation.
On est désormais soulagé d’entendre le président de la Commission dire que « la dimension culturelle n’est donc pas une sorte d’embellissement de façade pour faire accepter une construction bureaucratique ou pour compenser un défaut de politique. Au contraire, elle est une composante essentielle de la construction européenne et une condition pour sa réussite. Sans elle, l’Europe resterait inachevée. Car elle parlerait à la raison et non pas au coeur, à l’imagination, au besoin de chaque citoyen d’envisager un avenir dans un sens qui dépasse la nécessité, l’économique. D’où ma profonde conviction, maintes fois exprimée, que dans l’échelle des valeurs, la culture vient devant l’économie ».
Il y a des années que j’espère cette prise de conscience. Souhaitons qu’elle ne vienne pas trop tard. Les votes négatifs sur le Traité constitutionnel européen en France et aux Pays-Bas, intervenus à la date où ces lignes sont écrites, montrent à quel point les citoyens sont désorientés et ont perdu de vue le sens profond du projet européen – qui leur a malheureusement trop souvent été présenté d’une manière technique, froide, sans humanité et sans âme.
Espérons, espérons encore que le choc des deux référendums perdus renforce les analyses que semble désormais faire la Commission !
Sur un second point, l’incertitude est grande. Il s’agit de l’état d’avancement des travaux concernant le programme Culture 2007. Les incertitudes sont de deux ordres : d’une part, le choix des actions culture l l e s qui pourront être soutenues ; et d’autre part, le montant de l’enveloppe financière qui leur sera consacrée.
Ce qui est en revanche certain, c’est la modicité des crédits alloués à la culture. Aujourd’hui, le budget annuel de la culture proprement dite (34 millions d’euros, auxquels, pour être juste, on devrait ajouter la partie des fonds structurels utilisée indirectement pour financer des activités culturelles) représente 0,03 % du budget total de l’Union européenne. 34 millions d’euros par an pour toute l’Union lorsque, par exemple, un organisme comme l’Institut Goethe recevait 270 millions d’euros pour la seule année 2004 !
L’actualité conduit à mentionner une troisième incertitude qui complique le paysage culturel européen : le rejet par la France et les Pays-Bas du Traité constitutionnel européen.
Le Traité présentait plusieurs progrès en matière de culture. D’une part, il insistait à plusieurs reprises sur l’importance de la diversité culturelle, dont il faisait l’un des objectifs fondamentaux de l’Union. En outre, il réformait les règles de prise de décision en matière culturelle. Le nouveau texte présentait un double mécanisme, conforme à ce que demandaient les professionnels de la culture. Les décisions concernant les activités culturelles et les possibilités d’aides financières – qui relèvent, depuis le Traité de Maastricht, de l’unanimité – passaient, dans le nouveau texte, à la majorité qualifiée. Ce changement aurait été très utile pour éviter le blocage de tel ou tel pays peu désireux de financer de nouvelles activités culturelles.
Le nouveau traité confirmait en revanche clairement le maintien de l’unanimité pour définir les mandats de négociations commerciales (à l’OMC par exemple), lorsque le dossier pouvait mettre en cause la diversité culturelle. Le maintien de cette unanimité, autrement dit d’un droit de veto, était demandé par les milieux culturels, inquiets devant le risque d’isolement de la France sur ces questions.
Au total, le double mécanisme inscrit dans le nouveau Traité reflétait certains souhaits des opérateurs français. Il est cependant peu probable que ce texte entre en vigueur, du moins à brève échéance.
On en reste donc au statu quo, assez paralysant puisque tout relève de l’unanimité.
Ainsi avance l’Europe de la culture. Lentement…
Catherine Lalumière, Présidente du Relais Culture Europe (2005)