D’origine franco-anglaise, elle est née en 1980 et vit à Katowice (Pologne), où elle travaille au sein de l'Institution Culturelle Ars Cameralis. Après des études de littérature comparée en France et au Canada, et un bref passage par l’événementiel sportif, elle s’installe en Pologne en 2004 et se consacre depuis à la coopération internationale.
Perspectives poétiques, mars 2008
Ceci n'est pas le pavillon polonais, novembre 2007
Au carrefour de l'Europe, décembre 2007
Peux-tu nous décrire ton travail à Douchanbe?
Je suis lectrice à l’Université Nationale de l’Etat Tadjik et à l’Université Russo-Tadjik. Je travaille aussi comme assistante de programme pour le Centre Anthropologique, situé au sein de l’Académie des sciences. Là, je prends part au projet de recherche « Sacred places of Tajikistan »
Comment perçois-tu ton expérience au Tadjikistan?
Au début, j’étais très partagée. Maintenant, je suis vraiment ravie de pouvoir être ici comme employée académique. Sans ce statut, je pense que je n’aurais jamais pu venir. Toute personne qui souhaite venir, même comme touriste, doit faire face à toute la bureaucratie (visas, procédures d’enregistrement, etc...). Cela peut décourager même les plus enthousiastes. Mon enthousiasme propre se base plutôt sur l’incroyable hospitalité des Tadjiks. Bien sûr, les problèmes administratifs, culturels, et infrastructurels sont là, mais ils n’ont pas encore réussi à me faire quitter le pays !
Qu’en est-il des relations culturelles entre le Tadjikistan et la Pologne ?
Il est difficile de parler de relations culturelles fluides et développées, à l’exception d'événements sporadiques (expositions de photographies - ou généralement artistiques - festivals de films, concerts et échanges dans le domaine de l’artisanat). Cette faiblesse s'explique surtout par l’absence de représentation diplomatique dans les deux pays. Des relations plus fortes semblent exister avec les Etats-Unis, la France, la Suisse ou l’Allemagne. Ces pays ayant leurs programmes d'aide au Tadjikistan, leur contribution est forcément plus significative. En atteste l’établissement du Centre Culturel Bactria à Douchanbe, une des branches de ACTED. Cette institution, incroyablement active, se concentre sur la popularisation des relations culturelles entre le Tadjikistan et les autres pays. Elle se centre aussi sur le développement éducatif (avec des cours de langues étrangères pour les jeunes par exemple). Bactria, avec les ambassades étrangères, est responsable d’événements tels que : expositions, promotion de la musique tadjik à l’étranger, invitations d’artistes internationaux, etc.
Que représente la présence polonaise et internationale au Tadjikistan?
Ryszard Kapuściński, célèbre reporter polonais, évoque dans un de ses livres* une histoire d’amitié entre deux écrivains : un Tadjik et un Polonais. Un élément significatif de cette histoire subsiste : une pièce sur la fraternité polono-tadjik. La présence polonaise au Tadjikistan était principalement liée à l’époque soviétique et a toujours cette forme mélancolique ; ainsi, un des bazars de Douchanbe est localement connu comme « bazar de Putowski » . Qui était Putowski? Je me le demande toujours … En ce moment, je peux dire que deux polonais vivent de manière permanente à Douchanbe.
Les pays les plus importants dans la construction de relations culturelles sont d’un côté la Russie, l’Iran, l’Inde, la Chine et d’autres pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI); de l’autre les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Suisse et l’Allemagne, du fait de leurs programmes locaux d’aide. Comme dans d'autres états de la CEI, de nombreuses organisations internationales sont présentes ici, essayant de gérer les principaux problèmes: corruption, mauvaises infrastructures et faibles conditions sanitaires entre autres.
Penses-tu que la Pologne puisse jouer un rôle d’intermédiaire entre l’UE et les Etats d’Asie Centrale, comme elle peut le faire, dans une certaine mesure, avec l’Ukraine ?
C’est une question difficile. Honnêtement, je crois que la Pologne ne joue plus un rôle important. La majorité des gens nés dans les années 60, et avant, la voit comme un des rêves soviétiques. Pour ceux qui servaient dans l’armée en Pologne, c’est souvent le pays des bonnes saucisses et des belles femmes; c’est pourquoi un certain attachement persiste.
Par contre, pour la jeune génération, la Pologne joue un rôle moins important que les pays de « l’ancienne » UE ou que les Etats-Unis. Les deux pays sont responsables d’un tel status quo. Les Polonais en savent trop peu sur les états de la CEI. J’ai quand même noté que, chaque année, il y a un nombre significatif de candidats pour une bourse d’étude en Pologne, même si les conditions ne sont pas les plus attractives. J'y vois une grande chance pour les deux pays : tout simplement “échanger du sang frais”. Les Tadjiks qui reviennent après des études en Pologne travaillent souvent au sein d’organisations internationales, et gardent une image très positive de leur expérience polonaise. C’est un profit mutuel.
Considérant l’influence de la Turquie sur la région et le fait que, à l’exception du Tadjikistan, les Etats d’Asie Centrale parlent une langue turque, l’entrée de la Turquie dans l’UE ouvrirait-elle de nouvelles perspectives à cette région du monde?
Oui, définitivement. La Turquie et la Russie sont ici synonymes de « mieux » : meilleure éducation, meilleure situation économique et financière, produits de meilleure qualité, etc. Voilà du moins le stéréotype commun. De nombreux Tadjiks rêvent de la Turquie comme destination de vacances. Mon analyse peut sembler légère ; il n’empêche que cela montre un certain état d’esprit d’une perspective sociale. En effet, l’influence turque reste forte dans les pays parlant les langues turques. Au Kirghizstan par exemple, le commerce s’effectue avec la Turquie, et la présence turque à Bichkek est beaucoup plus visible qu’à Douchanbe, encore difficile d’accès aux investisseurs. Il faut aussi se souvenir que le Tadjikistan est le plus pauvre des cinq Etats. Il reste moins attractif que le Kirghizstan, pourtant second au classement en partant de la fin… La différence entre les deux capitales est déjà énorme, et ce à tous les niveaux.
*Kirghiz schodzi z konia / Le Kirghiz descend de cheval (1968)
Gwenn Sharp, mai 2008