Gwen Sharp

D’origine franco-anglaise, elle est née en 1980 et vit à Katowice (Pologne), où elle travaille au sein de l'Institution Culturelle Ars Cameralis. Après des études de littérature comparée en France et au Canada, et un bref passage par l’événementiel sportif, elle s’installe en Pologne en 2004 et se consacre depuis à la coopération internationale.

ses articles

Pompe, patins, casque, bidons, rustines,... Il n’est pas ici question de Tour de France, mais de l’inhabituel équipement du photographe polonais Slawomir Rumiak qui a décidé de rejoindre Venise en vélo depuis Katowice, en tirant derrière lui une réplique du pavillon polonais de Venise... Le vendredi 4 août, au pied d’un terril d’une des mines désaffectées de Silésie, j’assistai au départ de cette étrange équipée...


Le photographe polonais Slawomir Rumiak est en pèlerinage. Après avoir construit une copie miniature du pavillon polonais présenté à la 52ème Biennale de Venise, l’avoir accrochée à son vélo, il se dirige vers cette ville parfois désignée comme la Mecque de l’art. Parti de Katowice, il rejoindra – ou pas – Venise fin août, traversant les routes de Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie et Slovénie, passant ses nuits dans son pavillon, filmant son journal de route.

Plus connu à l’étranger Rumiak a surtout été remarqué pour son exposition « Prêt à porter », collection de photographies noir et blanc, réalisées par superpositions de négatifs, portraits de femmes torturées fixant l’objectif du photographe, sans signe de douleur, leur corps adoptant une pose de séduction étudiée. Certaines de ces photographies ont été publiées en France dans le mensuel PHOTO (« Slawomir Rumiak plaît aux Japonais », avril 2007).

Depuis quelques temps, l’artiste s’éloigne de la photo, sans l’abandonner complètement : « Mes photos ne m’ont mené à rien. Ce qui m’apparaît comme le plus important, c’est l’art comme dialogue, le fait de provoquer une conversation. » Dans ce nouveau projet, plus de personnages ou de poses étudiées. Rumiak se met lui-même en scène à la recherche du dialogue avec les gens ordinaires. Il s’inscrit ainsi dans la mouvance de l’artiste néerlandaise Rineke Dijkstra, qui place la figure humaine au centre de ses préoccupations, voulant révéler « l’essence des êtres ». Par cette démarche, il poursuit la réflexion de l'artiste polonais Pawel Althamer, dont les intérêts portent sur les questions sociales, en particulier sur la place de l’art au sein des grandes villes. Ce dernier a organisé des projets en coopération avec ses voisins, dont l’action BRODNO 2000 où les habitants de son bloc varsovien créèrent un immense « 2000 » en allumant la lumière aux fenêtres désignées. Dans une interview de 2006 il affirme que sa démarche est inspirée par son « aversion pour les expositions » : « je déteste répondre à l’attente des gens. Ce qu’on voit dans les expositions m’ennuie, de même que le concept d’exposition en général. Cela vient aussi d’un désir d’exploiter un espace toujours intéressant. L’espace de la communication, de l’interaction humaine. J’accorde une grande valeur à l’exploration, c’est-à-dire à l’incertitude. »

L’incertitude est peut-être justement le maître mot de ce projet. Rumiak souhaitait créer un espace d’exposition présentant tous les attributs d’une galerie institutionnelle, mais mobile et miniature, où seraient présentées de petites expositions, organisés de petits vernissages ; un lieu que le public pourrait s’approprier. 

Suite à la nomination de Sebastian Cichocki (actuel directeur des programmes de la galerie Kronika de Bytom) comme commissaire d’exposition du pavillon polonais pour la Biennale de Venise 2007, la galerie mobile prend la forme d’une copie fidèle du pavillon national officiel. Après six mois de travail, Rumiak est en route et filme les réactions des gens à son passage, leur demandant de participer à l’exposition. A son arrivée à Venise, il déposera sa copie au pied du pavillon mère, et y diffusera son « road movie ». A son retour, il montera son film : « Je ne vais rien arranger ni manipuler, car ce qui m’importe c’est le document, et non la fiction. ». Il sera ensuite diffusé, Rumiak accordant moins d’importance aux lieux de présentation qu’à leur contexte, qui devra de respecter celui du pèlerinage (projection en compagnie de la copie du pavillon, dans les conditions du bivouac, etc.)



Rumiak s'est fixé le but de rejoindre Venise, mais ce n’est pas la condition nécessaire au projet, qui reste dépendant des rencontres, des intempéries et autres accidents de parcours. Tout au long de sa route, il tiendra un blog intitulé « Slask-Wenecja : Salto Biennale » (« Silésie-Venise : le Salto de la Biennale) où il fera part de ses impressions, tout en veillant à ne pas devenir un simple reporter.

 

Interrogé sur ses appréhensions avant le départ, il répond qu’il a manqué de temps et n’est pas certain des « réactions » qu’aura sa construction, en particulier sur les petites routes montagneuses, puis s’exclame en riant : « J’ai ajouté des sangles à mon pavillon. En cas de problème, je pourrai toujours le porter sur mon dos. Ce sera mon refuge durant le voyage, mon lieu d’intimité, ma coupure avec la vie quotidienne ! ». Avec ironie, il affirme que si la Française Sophie Calle a fait son voyage à Venise, lui, le Polonais, fait un pélerinage, et est prêt à porter sa croix.


On peut assimiler ce projet à un « happening », avec lequel le public devient acteur, l’artiste recueillant les réactions à travers sa caméra. Le projet prend alors une dimension quasi théâtrale, impression renforcée par la structure du pavillon : si l’on ouvre la porte en haut des marches et que l’on regarde à l’intérieur de la copie du bâtiment, l’espace d’exposition figure une petite scène. Mais Rumiak va plus loin, par un jeu constant de mise en abyme et de paradoxes. Il veut prouver que tout le monde peut participer à la Biennale, défendant l’idée que la taille de ce que l’on y présente importe peu. « Mon travail ne me donne pas le profil d’un participant à la Biennale(...). Mon idée est que si vous voulez figurer dans un pavillon officiel, construisez-le, amenez-le à Venise, et vous serez dedans ! »

Il se place à rebours de toute compétition, sans but de plaire ni de répondre aux attentes d’un public habitué, auprès duquel il est difficile de saisir du spontané, de l’authentique. L’invité traditionnel de la Biennale sait qu’il sera à Venise, et crée son projet suite à cette désignation. Rumiak retrace un parcours inversé, à la rencontre d’un public, se concentrant sur le processus de réaction, Venise symbolisant la ligne d’arrivée. Son objectif n’est pas l’ironie, la contestation, mais plutôt une affirmation. Très remarqué à Venise, le pavillon polonais se voulait alternatif ; en jouant avec les symboles – plaçant un drapeau polonais sur le toit du pavillon alors que seuls les pavillons russe et ukrainien arborent leur drapeau national, organisant son départ du pied d’un terril – Rumiak fait la démonstration que chaque événement alternatif appelle lui-même son propre alternatif, et permet de trouver une alternative à la contestation. Paradoxalement, la possibilité de sortir de ce cercle artistique est amenée par l’art, de même que la possibilité de regarder l’art avec distance par lui, sans snobisme, sans fétichisme.

De la même manière que Monika Sosnowska, au sein du pavillon polonais, s’intéresse à l’erreur, à l’échec, au manque, à l’absurde, à ce qui est hors de l’aspect fonctionnel, introduisant notamment le chaos dans son architecture, Rumiak laisse la place large à l’incertitude, à l’inattendu. Peu importe ce qu’a été l’idée première, ce projet est avant tout une belle échappée, une fuite hors cadre à la rencontre des autres, la reconquête de quelque chose qui ressemble au réel.

Gwen Sharp, novembre 2007