Gwen Sharp

D’origine franco-anglaise, elle est née en 1980 et vit à Katowice (Pologne), où elle travaille au sein de l'Institution Culturelle Ars Cameralis. Après des études de littérature comparée en France et au Canada, et un bref passage par l’événementiel sportif, elle s’installe en Pologne en 2004 et se consacre depuis à la coopération internationale.

ses articles

L'un des grands « enfants terribles » de la scène littéraire polonaise, Rafal Wojaczek (1945-1971), est né et a grandi à Mikolow. La maison de sa naissance est devenue un Institut de poésie, un lieu de rencontres littéraires et un important centre culturel en Silésie. L’oeuvre de Wojaczek a souvent été comparée à celle d’Arthur Rimbaud. Mort à 26 ans, il figure parmi les « poètes maudits » et est devenu un mythe qui continue à fasciner la jeune génération.

 

L’Institut est situé dans un appartement, proche du « Rynek » de la petite ville de Mikolow. A Mikolow, après mon arrivée en Pologne, je venais écouter la musique de la langue polonaise sans comprendre un mot. Puis, quand j’ai commencé à manier la langue, je venais me confronter à sa littérature, et me rendre compte de la grande place qu’occupe la poésie dans la Pologne contemporaine. Contrairement à mes attentes, je me suis rendue compte de la pauvreté des échanges littéraires contemporains franco-polonais (rencontres, lectures, traductions, etc.) ; les quelques efforts été faits lors de la saison Nova Polska en 2004 ne semblent pas avoir été poursuivis.


L’Institut est dédié à Rafal Wojaczek et donne une impression très familiale, regroupant régulièrement les amis et héritiers littéraires du poète. Ainsi, les deux salariés de l’Institut sont par ailleurs deux poètes comptant parmi les plus importants actuellement en Pologne : Maciej Melecki, co-auteur du scénario du film « Wojaczek » de Lech Majewski (1999), et Krzysztof Siwczyk, interprète du rôle de Rafal Wojaczek dans ce même film.


Deux concours de poésie autour de Wojaczek sont organisés chaque année : l’un en décembre, commémore l’anniversaire de sa naissance ; l’autre au printemps, lors des journées de la poésie de Mikolow, rassemble poètes reconnus et anonymes souhaitant partager leurs écrits. Des conférences sont régulièrement organisées, et l’Institut a par ailleurs publié un recueil inédit des poèmes de Rafal Wojaczek « Reszta krwi » en 1999.


Cette transformation de la maison natale d’un écrivain en Institut peut faire penser à un musée littéraire. Cependant, cette formule, qui évoque souvent une image solennelle et figée dans le passé contraste avec la réalité des lieux. A Mikolow, on ne rentre pas dans un sanctuaire. La poésie ne s’y cantonne pas à un lieu, à un milieu. Pas besoin non plus de l’attrait du mot « slam » pour faire venir un public diversifié. Il n’est pas rare qu’on se déplace dans le bar d’à-côté si l’espace se fait trop étroit. Malgré son manque de moyens, l’Institut reste un lieu ouvert et dynamique, et les auteurs le lui rendent bien. Preuve en est son magazine littéraire « Arkadia », composé de contributions gracieuses des meilleurs poètes, traducteurs, chercheurs.


Tout un réseau s’est formé autour de Mikolow, point à partir duquel chacun peut rencontrer des poètes de tout le pays, mais aussi parfois étrangers, ou établir des liens avec des petites maisons d’édition et des traducteurs littéraires. C’est aussi et surtout un lieu de dialogue, où se perpétue la légende d’un poète qui n’a jamais dissocié vie et écriture, d’un révolté, d'une figure de la contestation de la « petite stabilisation » et de « l'enfer quotidien » de la Pologne communiste.


Il me semble alors que c’est peut-être justement ici, en Silésie, qu’il faudrait essayer de promouvoir plus largement le travail de Rafal Wojaczek, qui jusqu’à aujourd’hui même continue de susciter des émotions mitigées et même de l’aversion dans le cercle de l’institution littéraire. Il existe encore une forte objection au travail de Wojaczek, ouvertement exprimée.  Car, constat amer, en Pologne aussi, on succombe souvent à la tentation de promouvoir un art complaisant et non controversé.

 

Gwenn Sharp, mars 2008